Tomber malade,
entrer en maladie ne peut être le fait du hasard,
ni celui d'un effet du destin,
encore moins le résultat d'un concours
de circonstances fâcheux...
C'est un langage qui parle en nous de nous. Et peut être surtout de l'indicible,
quand le silence des mots réveille
la violence des maux.
Ce peut être le réveil d'une blessure de l'enfance, la réactivation d'une situation inachevée
que l'on n'a pas écoutée en son temps !
Ce peut être l'hémorragie affective d'une séparation imposée,
la violence d'une rupture non souhaitée,
la perte d'un être chair et cher !
Ce peut être encore l'expression d'une fidélité, la mise en oeuvre d'une mission de réparation
à l'égard d'ascendants.
Ou plus simplement parfois, la manifestation d'un conflit intrapersonnel
dont le seuil de tolérance est atteint.
Être malade est une invitation bouleversante de notre corps à mieux nous
entendre.
Une sollicitation à mieux écouter la relation parfois disqualifiante que nous avons avec
lui.
Une invitation à se respecter vis à vis d'autrui, et surtout face aux personnes
aimées.
Une incitation à ne plus se laisser définir, un signal pour oser entendre et nommer l'innommable,
pour crier l'insupportable,
pour émerger enfin du silence,
pour accepter de changer de vie.
Je me suis décidé à appuyer sur la sonnette. Au bout d'une minute, un
petit homme rond en salopette est venu m'ouvrir. On s'est installé dans son salon sur un sofa défoncé. A la télé passait un feuilleton à l'eau de rose et le volume était très
bas.
« C'est ma série préférée » avoua le vieux en me donnant un soda que je
n'avais pas demandé.
Je traversais alors une période difficile. Des amis m'avaient vivement
recommandé cet homme qui, à les entendre, les avait sauvés et réalisait de vrais miracles sans se lever de son fauteuil, rien qu'en discutant avec nous et en livrant ses secrets sous forme de
paraboles.
J'étais intrigué mais prêt à partir si la conversation prenait un tour
trop bizarre. Ce qui ne manqua pas d'arriver... et pourtant je suis resté. J'ai bien fait car ces quelques minutes ont changé ma vie.
« Je ne veux plus avoir mal, commençai-je. Plus jamais.
»
« Quel bel espoir en effet que de ne plus jamais avoir à souffrir, mais
ne crois-tu pas que tu en demandes beaucoup? me répondit le petit homme en plissant ses yeux malicieux.»
« On m'a dit que vous fassiez des miracles. Alors prouvez-le moi. Je vous
croirez dès l'instant où mon dernier souci ce sera envolé. Sinon, au revoir... je n'ai plus rien à vous dire», fis-je sur un ton un peu plus dur que je ne l'aurais voulu.
« Un instant mon jeune ami. J'ai ce qu'il te faut. J'ai même mieux que ce
que tu demandes : je vais t'apprendre à avoir mal.»
Et effectivement, j'ai eu mal. Monsieur Fernando, c'était son nom, a mis
le doigt sur toutes les parties de mon passé qui me faisaient souffrir: je lui ai raconté le décès de mes parents, mon premier gros chagrin d'amour, les trahisons d'amis, les maladies, tous ces
souvenirs qu'on croit trop pénibles pour être évoqués mais qui ne demandent qu'à sortir.
La moindre anecdote était pour lui l'occasion d'en apercevoir plus, de
dérouler l'écheveau de mes problèmes et de tailler dans le vif de ma douleur. Au bout de 2 heures de ce pénible accouchement, il a tout de même consenti à me livrer la
solution.
« Imagine-toi comme un crayon neuf, me dit-il. Les premières fois où tu
écris, ta mine est encore pointue et ne demande qu'à percer le papier. Les mots se tracent à toute allure et l'écriture est facile. Presque un plaisir. Mais plus tu écris et plus la mine
s'émousse. Bientôt, les pleins et les déliés ne sont plus aussi beaux que tu les voudrais.
Tu es usé.
Il faut te tailler, te redonner ta forme initiale. Mais ceci ne peut pas
aller sans douleurs. Comme le crayon qui passe entre les lames du taille-crayon et y laisse quelques copeaux, tu dois t'attendre à perdre de vieilles peaux inutiles, des cicatrices qui ont
recouvert le ciel de ta conscience et ont terni ta joie de vivre. Tu dois apprendre à souffrir pour retrouver ta forme initiale.»
Fernando a donc fait un miracle. Encore un. Il ne m'avait pas promis un
avenir sans douleur, mais je ne saurais dire pourquoi en refermant la porte de sa petite maison, j'ai eu l'impression de savourer l'existence pour la première fois.